LA STRUCTURE DES CONFIGURATIONS RELATIONNELLES NON CONJUGALES CHEZ LES JEUNES ADULTES

23 Déc

L’auteur s’engage à faire un bref résumé en français de chacun de ses articles scientifiques publiés en anglais. Dans ce contexte, le résumé consiste en une version vulgarisée et commentée d’un article scientifique. Considérant que l’accès aux articles scientifiques est principalement réservé aux chercheurs et aux étudiants universitaires, cette mesure favorise le transfert des connaissances à la population générale.

Introduction

Les configurations relationnelles non conjugales (CRNC), qui réfèrent à tout type de relation sexuelle vécue par des partenaires qui ne se considèrent pas comme un couple, intéressent de plus en plus les chercheurs depuis une vingtaine d’années. Toutefois, les concepts utilisés pour étudier les CRNC comportent des problèmes de définition et leur usage ne fait pas consensus auprès des chercheurs (Wentland & Reissing, 2011). Parmi ces concepts se retrouvent le casual sex (terme parapluie englobant tout type de relation sexuelle vécue par des partenaires qui ne se considèrent pas comme un couple [Wentland & Reissing, 2011]), le short-term mating (relations sexuelles brèves ou d’un soir [Pedersen, Putcha-Bhagavatula & Miller, 2011]) le one-night stand (une relation sexuelle à occurrence unique [Klipfel, Claxton & van Dulmen, 2014]), le hook up (une rencontre sexuelle habituellement à occurrence unique qui n’inclut pas nécessairement des contacts sexuels génitaux [Owen, Rhoades, Stanley & Fincham, 2010; Paul, McManus & Hayes, 2000]), le booty call (une relation à court terme et non-monogame dans laquelle les partenaires communiquent avec l’intention d’avoir des contacts sexuels [Jonason, Li & Cason, 2009; Singer et al., 2006]), le fuck buddy (une relation impliquant des relations sexuelles régulières entre partenaires qui se connaissent [Wentland & Reissing, 2014]) et le friend with benefits (une amitié dans laquelle les partenaires ont des relations sexuelles [Klipfel et al., 2014; Puentes, Knox & Zusman, 2008]; une amitié pré-existante dans laquelle une composante sexuelle a été ajoutée [Hughes, Morrison & Asada, 2005; Karlsen & Traeen, 2013]; ou un hybride d’amitié et de relation de couple [Bisson & Levine, 2009; Lehmiller, VanderDrift & Kelly, 2011]).

Ces définitions sont peu spécifiques, ne permettent pas aux chercheurs de circonscrire clairement leur objet de recherche. De plus, ces définitions se recoupent. Par exemple, des amis qui n’ont qu’une seule relation sexuelle pourraient être considérés comme un one-night stand ou des friends with benefits. Au final, ces problèmes contribuent à l’obtention de résultats contradictoires à travers les études. Il peut être difficile pour les professionnels de guider leurs interventions face à cet état de fait. J’ai convenu qu’une manière de répondre à ces problèmes était d’opter pour une approche empirique (c’est-à-dire, s’appuyer sur l’expérience des individus) dans le but d’identifier, de définir et de comparer des CRNC.

Méthodologie

J’ai utilisé les données de l’Étude des Parcours Relationnels, Intimes et Sexuels (ÉPRIS), une enquête quantitative en ligne visant à documenter la diversité des relations intimes et sexuelles au Canada. Les données d’un sous-échantillon de 868 participants de 18 à 30 ans de toute orientation sexuelle et qui n’étaient pas en couple au moment de l’étude ont été utilisées. Le critère d’âge a été déterminé en fonction de deux considérations. D’une part, nous avons eu beaucoup de difficulté à recruter des participants âgés de plus de 35 ans. D’autre part, cette étendue d’âge permet de situer l’étude dans la période développementale du jeune adulte.

J’ai interrogé ces participants sur leur dernier partenaire sexuel. De cette manière, les individus ne pouvaient pas simplement répondre en fonction de leur meilleure ou de leur pire expérience. Cette méthode permet de prendre une « photo » d’une relation à un moment dans le temps et de limiter le biais de mémoire (plus l’évènement est récent, mieux les individus s’en rappellent). Dans le questionnaire, j’ai couvert cinq dimensions importantes pour définir les CRNC telles qu’identifiées dans l’étude qualitative de Wentland et Reissing (2011), soit : 1) le contexte relationnel (étranger, connaissance, ami, etc.); 2) la fréquence des activités sexuelles; 3) le type d’activités (la fréquence des activités sociales et le fait de rencontrer le partenaire sexuel dans l’unique but d’avoir des relations sexuelles); 4) la discussion sur la relation (c’est-à-dire, discuter du droit ou de l’absence de droit d’avoir d’autres partenaires sexuels à l’extérieur de la relation); 5) le dévoilement de soi. Comme analyse, j’ai fait une analyse de profils latents. En gros, ce type d’analyse permet de regrouper des participants qui ont des réponses similaires aux éléments de question précédemment identifiés.

Résultats

L’analyse de profils latents a permis d’identifier cinq profils de CRNC : 1) la relation sexuelle à occurrence unique; 2) le partenariat centré sur la sexualité, où des partenaires ont des interactions de nature majoritairement sexuelle; 3) le partenariat sexuel centré sur l’amitié, où des partenaires forment une amitié dans laquelle la sexualité a été ajoutée et où dominent des interactions principalement amicales;  4) les ex-partenaires de couple qui continuent à avoir des contacts sexuels; 5) le partenariat intime et sexuel, où des partenaires entretiennent un lien affectif ou amoureux sans projet de couple et s’adonnent à des activités sexuelles et sociales de façon régulière. Le tableau ci-dessous présente les caractéristiques de ces profils.

 

Type de CRNC

Caractéristiques

Relation sexuelle à occurrence unique
  • Connaissances, amis ou étrangers
  • Un seul contact sexuel (sans avoir nécessairement l’intention de ravoir des contacts sexuels dans le futur)
  • Absence générale d’entente d’exclusivité sexuelle
  • Dévoilement de soi bas
Partenariat centré sur la sexualité
  • Connaissances, amis ou partenaires affectifs
  • Activités sexuelles régulières
  • Activités sociales rares
  • Se rencontrent souvent avec le but principal d’avoir des activités sexuelles
  • Absence d’entente d’exclusivité sexuelle ou entente d’exclusivité sexuelle implicite
  • Souvent, l’entente d’exclusivité sexuelle suppose qu’il est permis d’avoir d’autres partenaires sexuels
  • Dévoilement de soi bas
Partenariat sexuel centré sur l’amitié
  • Amis qui étaient déjà ami.es avant d’avoir leur premier contact sexuel
  • Activités sexuelles régulières
  • Activités sociales régulières
  • Se rencontrent rarement avec le but principal d’avoir des activités sexuelles
  • Absence générale d’entente d’exclusivité sexuelle
  • Dévoilement de soi bas
Ex-partenaires de couple
  • Activités sexuelles régulières
  • Activités sociales régulières
  • Se rencontrent rarement avec le but principal d’avoir des activités sexuelles
  • Entente d’exclusivité sexuelle souvent implicite et parfois explicite
  • Souvent, l’entente d’exclusivité sexuelle suppose qu’il n’est pas permis d’avoir d’autres partenaires sexuels
  • Dévoilement de soi élevé
Partenariat intime et sexuel
  • Partenaires affectifs, amis
  • Activités sexuelles régulières
  • Activités sociales régulières
  • Se rencontrent rarement avec le but principal d’avoir des activités sexuelles
  • Entente d’exclusivité sexuelle souvent explicite et parfois implicite
  • Souvent, l’entente d’exclusivité suppose qu’il est permis d’avoir d’autres partenaires sexuels
  • Dévoilement de soi élevé

Conclusion

L’étude a permis de définir empiriquement cinq types de CRNC de manière à couvrir exhaustivement une grande diversité d’expériences vécues par des jeunes adultes de toute orientation sexuelle. Les résultats ont mis en lumière deux types de CRNC (ex-partenaire de couple, partenariat intime et sexuel) qui ont été rarement discutés dans les études antérieures. Les résultats pourront guider la réalisation de recherches futures en offrant une base empirique aux définitions que les chercheurs utilisent. Les résultats pourront aussi guider l’intervention, dans la mesure où les professionnels auront une idée de la diversité des CRNC et de leurs caractéristiques distinctives. Les professionnels pourraient, par exemple, présenter les cinq profils de CRNC à leur clientèle dans le cadre d’un programme d’intervention pour ouvrir une discussion sur le sujet dans sa diversité.

Deux limites de cette étude doivent être reconnues. D’une part, l’échantillon était très scolarisé et majoritairement composé de femmes. L’échantillon n’est pas représentatif de la population et, par conséquent, les résultats ne sont pas généralisables à tous les jeunes adultes canadiens. Bien que l’étude n’est pas représentative au niveau populationnel, on peut argumenter qu’elle est représentative du phénomène à l’étude puisque les résultats couvrent un grand éventail d’expériences. D’autre part, considérant que les données ne concernent que le dernier partenaire sexuel, les résultats ne sont pas représentatifs des habitudes sexuelles et relationnelles des participants à l’étude.

Au final, cette étude s’inscrit dans le développement des connaissances sur les CRNC. Considérant que plusieurs jeunes adultes vivent une CRNC au moins une fois dans leur vie, il est nécessaire d’examiner le phénomène dans sa diversité. Ultimement, les résultats peuvent contribuer au bien-être global des jeunes adultes en démystifiant les CRNC, en permettant aux professionnels de réaliser des interventions mieux adaptées à leur clientèle et à ce que les individus comprennent mieux leurs expériences.

 

Carl Rodrigue

B.A., M.A. sexologie, candidat au doctorat en sexologie

Université du Québec à Montréal

 

Référence complète de l’article

Rodrigue, C., Blais, M., Lavoie, F., Adam, B. D., Magontier, C., & Goyer, M. F. (2015). The structure of casual sexual relationships and experiences among single adults aged 18-30 years old: A latent profile analysis. The Canadian Journal of Human Sexuality, 24(3), 215-227.

 

Bibliographie

Bisson, M. A., & Levine, T. R. (2009). Negotiating a friends with benefits relationships. Archive of Sexual Behavior, 38(1), 66-73.

Hughes, M., Morrison, K., & Asada, K. J. K. (2005). What’s love got to do with it? Exploring the impact of maintenance rules, love attitudes, and network support on friends with benefits relationships. Western Journal of Communication, 69(1), 49-66.

Jonason, P. K., Li, N., & Cason, M. J. (2009). The “booty call”: A compromise between men’s and women’s ideal mating strategies. Journal of Sex Research, 46(5), 460-470.

Karlsen, M., & Traeen, B. (2013). Identifying ‘friends with benefits’ scripts among young adults in the norwegian cultural context. Sexuality & Culture, 17(1), 83-99.

Klipfel, K. M., Claxton, S. E., & van Dulmen, M. H. (2014). Interpersonal aggression. Victimization within casual sexual relationships and experiences. Journal of Interpersonal Violence, 29(3) 557-569.

Lehmiller, J. J., VanderDrift, L. E., & Kelly, J. R. (2011). Sex differences in approaching friends with benefits relationships. Journal of Sex Research, 48(2-3), 275-284.

Owen, J. J., Rhoades, G. K., Stanley, S. M., & Fincham, F. D. (2010). “Hooking up” among college students: Demographic and psychosocial correlates. Archives of Sexual Behavior, 39(3), 653-663.

Paul, E. L., & Hayes, K. A. (2002) The casualties of ‘casual’ sex : A qualitative exploration of the phenomenology of college students’ hookups. Journal of Social and Personal Relationships, 19(5), 639-661.

Pedersen, W. C., Putcha-Bhagavatula, A., & Miller, L. C. (2011). Are men and women really that different? Examining some of Sexual Strategies Theory (SST)’s key assumptions about sex-distinct mating mechanisms. Sex Roles, 64(9-10), 629-643.

Puentes, J., Knox, D., & Zusman, M. E. (2008). Participants in « friends with benefits » relationships. College Student Journal, 42(1), 176-180.

Singer, M. C., Erickson, P. I., Badiane, L., Diaz, R., Ortiz, D., Abraham, T., & Nicolaysen, A. M. (2006). Syndemics, sex and the city: Understanding sexually transmitted diseases in social and cultural context. Social Science & Medicine, 63(8), 2010-2021.

Wentland, J. J., & Reissing, E. D. (2011). Taking casual sex not too casually: Exploring definitions of casual sexual relationships. The Canadian Journal of Human Sexuality, 20(3), 75-91.

Wentland, J. J., & Reissing, E. (2014). Casual sexual relationships: Identifying definitions for one night stands, booty calls, fuck buddies, and friends with benefits. The Canadian Journal of Human Sexuality, 23(3), 167-177.

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